Point de vue : Morphologie des dictateurs tunisiens

Il n’est pas inutile d’opérer une typologie des dictateurs tunisiens, notamment de ceux qui ont défilé dans l’histoire contemporaine, de l’indépendance à la transition d’aujourd’hui.

La dictature tunisienne a aussi sa propre spécificité. Elle n’est ni violente, ni douce, ni naïve, même si elle est variable d’un moment à l’autre, d’un homme à un autre. Elle s’impose, non pas d’un coup, mais dans la durée, lentement. Lors même qu’il y a soudaineté, elle finit par s’assouplir. La brutalité de l’audacieux réussit souvent à épouser les contours du pacifisme, de la souplesse et du pragmatisme, caractères ancestraux des Tunisiens. C’est pourquoi elle est souvent acceptée, ou considérée acceptable ou subie par les populations. Elle ne heurte pas beaucoup le Tunisien, toujours subjugué par les dictateurs régnant sur le monde arabe. Cette dictature tunisienne, qui n’a rien à voir avec la brutalité de Saddam ou de Bachar ou de Moubarak/Al-Sissi ou Kadhafi, se construit patiemment et progressivement pierre par pierre dans la durée. Les populations sont d’abord surprises par l’acte de bravoure d’un zaïm. Puis, un moment inquiètes de voir l’arbitraire piétiner la légalité, finissent par s’en accommoder confortablement dans le quotidien. La promesse du nouveau dictateur d’éradiquer la dictature précédente, de sécuriser la population et de stabiliser le système est de nature à rassurer la population.

La culture dictatoriale

Le chef audacieux libère son peuple d’une dictature ancienne ou d’une forme de dictature anarchique ou d’une occupation étrangère ou d’une Constitution schismatique.  Selon les cas, tantôt il fait des réformes fondamentales et spectaculaires (Bourguiba), tantôt il prend des mesures en trompe-l’œil, en croyant berner les démocrates par des procédés plébiscitaires (Ben Ali), tantôt il s’auto-investit dans l’exceptionnel (Saied). Il y a même des dictateurs de coulisses (Ghannouchi). Puis des indices d’autoritarisme commencent à poindre à l’horizon, qui se renforcent jour après jour, pour se cristalliser dans la durée. Le nouveau dictateur promu prend son temps pour s’agréger des pouvoirs, clientèles, actes de fidélité et d’allégeance. Puis vient l’essentiel : suspension de partis d’opposition, contrôle politique, élection truquée, verrouillage policier, violation des libertés et des droits, présidence à vie, procès politique inéquitable, censure des médias. La nouvelle dictature se met finalement et majestueusement, voire paisiblement, en place. La décision politique audacieuse se transmue en fait établi, en « culture dictatoriale », bien socialisée déjà par les masses. Le fait est rendu irréfragable par le poids de l’armée, de la police et des services de renseignement. Dictature et conservatisme social vont souvent de pair. Le dictateur trouve un large écho dans la passivité soutenue par le legs islamique, la tradition et les préjugés. Au fond, dans les profondeurs de la société tunisienne, l’orthodoxie l’emporte encore sur la raison et le progrès, comme Ibn Taymiyya et El-Ghazali sont encore plus présents qu’Ibn Roshd ou les Mutazilites. La dictature s’accommode de l’intolérance des mœurs, des discriminations pesant sur les femmes et des minorités et les accompagne.

Bourguiba, un dictateur charismatico-progressiste

Bourguiba est un dictateur charismatico-progressiste. Le héros de l’indépendance fut après l’indépendance très acclamé par le peuple. Il l’est encore. On lui pardonne tout. C’est lui le bâtisseur du despotisme éclairé tunisien, alliant fermeture politique et réformisme sociétal. C’est lui aussi, le propulseur des grandes réformes sociales, progressistes et laïcisantes. Il fut un dictateur, qui regarde devant et non en arrière. Il est même un des rares dictateurs qui soit révolutionnaire authentique, habité par le progrès et les changements en profondeur, visibles seulement dans le temps. La plupart des dictateurs sont conservateurs, Bourguiba ne l’est pas. Son modernisme n’était pas aussi radical que celui de Atatürk, mais il était progressif (étapes) et réaliste. Il voulait libérer les individus des traditions, préjugés et mœurs rétrogrades. La dictature doit alors servir le développement économique, l’éducation rationnelle, la libération de la femme, la construction de l’Etat, l’unité de la nation contre le régionalisme et le tribalisme. Bourguiba a même déthéologisé l’islam. Il faut le faire. Mais il a fini despote, comme il a commencé son coup d’Etat « républicain » du 25 juillet 1957 à l’Assemblée constituante.

Ben Ali, un dictateur martialo-cupide

Ben Ali était un dictateur martial et pratique, de par sa formation. Il a gouverné 23 ans durant par le verrouillage policier pour, en définitive, n’avoir comme réalisation que l’accumulation illicite des richesses, pour lui et pour ses proches, à travers des procédés de corruption et de chantage, puisées dans les ressources de l’Etat et des fortunes privées. L’ordre public produit de la richesse. Le Général Ben Ali était également acclamé par la foule un certain 7 novembre, malgré son coup d’Etat et sa trahison. Acclamé non pour sa personne, mais pour la délivrance du peuple du naufrage bourguibien. « L’ère nouvelle » s’est avérée « préhistorique ». Un dictateur militaire à courte vue succède à un dictateur civil visionnaire. Ben Ali avait au départ le soutien de tous les déçus de la dictature bourguibienne, et des adeptes du changement démocratique, qui ont vite déchanté, dès qu’il a commencé, une année après son « coup », à serrer les vis. En tout cas, la situation du peuple n’a pas changé de nature à la suite de cette « passation » dictatoriale, même si les militants sincères avaient pu résister avec les moyens du bord.

Ghannouchi, un dictateur théocratico-politique

Après la révolution civile et sociale, c’est Ghannouchi, le « théocrate machiavélique », qui reprend le flambeau, qui domine de fait politiquement le paysage flou de la transition. Il n’était pas spécialement au pouvoir, il n’était pas dictateur à titre officiel ou personnel, mais en tirait toutes les ficelles, même à l’opposition. Contrairement aux autres dictateurs, lui, il ne « rassure » pas. Pire, il est l’homme le plus détesté de la transition. Il était, à sa manière, et en forçant les choses, un dictateur perfide sous un masque consensuel. Chef d’un parti théologique élu démocratiquement, il gouverne en empêchant tout le monde de gouverner sur la base d’une Constitution décousue. Il a fini par incarner le mal, la corruption, la cupidité (aussi cupide que Ben Ali) et la contre-identité. Normal que les rancœurs se soient abattues principalement sur lui et sur son mouvement après le tour de force saiedien. Ghannouchi est un dictateur par omission ou par négation. Il a tout de même réussi historiquement à faire la transition entre plusieurs coups de force. Il a été à la fois à l’origine du coup d’Etat du dictateur Ben Ali contre le dictateur Bourguiba que la cause de l’exceptionnalisme dictatorial de Kais Saied au moyen de l’article 80. Ce n’est pas peu.

Saied, un dictateur romano-éthique

Kais Saied est, lui, un dictateur de type romain. Il est comme ce magistrat romain extraordinaire et précaire qui, désigné par le Sénat, avait pour mission de mettre fin à une situation périlleuse, raison de sa nomination, soit en menant une guerre, soit en réprimant une sédition intérieure, même s’il pouvait aussi être désigné pour régler des affaires particulières, telles que l’organisation d’une assemblée du peuple ou la direction d’une enquête. Le dictateur romain est nommé pour six mois. Il n’est pas lié par les lois. Il est une sorte de roi ayant un pouvoir illimité de vie et de mort. Mais il faut se méfier de ces dictateurs de type romain. César n’est pas resté six mois au pouvoir comme il est d’usage, il a été assassiné après quatre années de dictature, et Sylla, de l’avis de Bodin, a exercé une « cruelle tyrannie ». Le dictateur romain est donc censé être provisoire, tout comme l’exceptionnalisme saiedien de l’article 80. Quoique Saied n’ait été désigné ni par un Sénat ni par une Assemblée, mais par le peuple.

Kais Saied ne veut pas paraître comme un dictateur : ni romain ni tunisien. Disons que la dictature romaine est ici tunisifiée par le caractère éthique de Kais Saied. Enseignant le droit, et notamment le droit constitutionnel, imbu de son intégrité, il ne peut dans son esprit être dictateur, même pour une période censée être provisoire, quoique indéterminée. Étonné par les critiques qui l’ont visé, à la suite des mesures exceptionnelles qu’il a prises, suspendant toutes les institutions et tout le système politique, il s’en défend : « Je ne suis pas un dictateur. Comment pourrais-je l’être alors que je me suis appuyé sur l’article 80 de la Constitution et que je ne suis pas sorti du cadre de la Constitution ». La Constitution, il faudrait la forcer un peu pour que le constitutionnaliste puisse changer la nature de l’Etat à sa guise. Il a déjà pris beaucoup de liberté avec cet article 80, en lui faisant dire ce qu’il ne dit pas, ou même le contraire de ce qu’il dit. Le constitutionnaliste misait sur l’acte d’éblouissement du bon peuple à sauver, ou de ceux qui veulent en découdre avec l’islamisme.

Il n’est peut-être pas un dictateur, mais, dans l’exercice politique, on est jugé sur pièce. Kais Saied a été démocratiquement élu, mais il n’a été dictatorial que depuis le coup de force exceptionnel de l’article 80. Dans les faits, tout le monde l’a observé, il n’arrête pas depuis plus d’un mois de parler seul, de décider seul, de révoquer seul, de persécuter seul, de reporter les échéances seul, de n’écouter personne, tout cela au nom d’une Justice encore abstraite. Même s’il avait à réaliser une justice divine, un dictateur ne cesse pas d’être dictateur, s’il emploie des procédés dictatoriaux. Ainsi, rien n’est bon à son goût s’il a pour origine le système actuel, un système qu’il n’a pas réalisé, lui, le président élu avec 72% d’électeurs. Le Parlement est mauvais, tout comme les partis, le chef de gouvernement, les ministres, les juges, les hommes d’affaires, les médias, les riches, les bourgeois et l’élite. Tout le monde est suspecté par lui d’être mauvais et corrompu, sauf le « peuple », cette nébuleuse. On expédie alors les arrestations des corrompus, pour que le bon peuple applaudisse les actes héroïques du sauveur, sans bien distinguer le bon grain de l’ivraie. Les islamistes, sa principale cible, restent encore dans l’expectative. La révolution tunisienne tarde encore à venir.

La révolution a été le fait de tout un peuple. Ne l’oublions pas. Pas le peuple unique de Saied, mais le peuple avec toutes ses diversités, toute son hétérogénéité, toute sa conflictualité. Le 14 janvier 2011, la joie populaire était immense, parce que la révolution n’était le fait de personne, d’aucun parti, d’aucun acteur politique, d’aucun courant, et qu’elle était le fait de tous. Puis, elle a été récupérée abusivement par des théocrates majoritaires. La voilà maintenant depuis le 25 juillet entre les mains d’un seul homme, d’un ajusteur en chef de la révolution, celui qui va la remettre sur le droit chemin, duquel elle n’aurait jamais dû s’en éloigner. La révolution est entre les mains d’un homme qui veut parler seul en son nom, qui veut l’orienter ou bon lui semble, qui croit tout savoir, qui exclut tous les autres interlocuteurs. Salus publica suprema civitatis lex est. Traduisons, le salut public est la loi suprême de l’Etat. Entendons le salut par l’illumination d’un homme.

Ainsi va le défilé des dictateurs tunisiens. Ils sont immuables et changeants, après l’indépendance comme après une révolution.

Par Hatem Mrad : Le Courrier de l’Atlas

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