Amira Tlili: « Les cafés pour femmes sont en pleine expansion en Tunisie »

Au deuxième anniversaire de son ouverture, Le baroque, café réservé aux femmes à Tunis, prospère. Situé dans le quartier populaire et démographiquement très dense d’Ettadhamen, l’établissement achalandé ne cesse même de faire des émules ailleurs dans la capitale. Sa fondatrice, Amira Tlili, a répondu à nos questions. Entretien.

– LCDA : Comment vous est venue l’idée d’un café spécialement pour les femmes ?

– Amira Tlili : Après des études en modélisme et une première expérience dans le prêt-à-porter, j’ai d’abord pensé aux élèves et aux étudiantes de mon quartier lorsque j’ai réalisé à quel point il est difficile pour elles de trouver un espace où elles peuvent s’isoler pour réviser. C’est une réalité : il n’y a hélas tout simplement aucun espace où elles peuvent avoir la paix dans un quartier populaire. J’ai donc spontanément pensé à ce projet dédié aux femmes. La polémique et l’attention médiatique que cela a suscité m’ont surprise moi la première.

J’ai bénéficié de l’appui de ma famille, mes frères et sœurs m’ont encouragée. Au départ seul le premier étage était réservé aux femmes, le rez-de-chaussée étant un café techniquement mixte appartenant à mon frère mais occupé par des hommes. Cependant, face à la demande élevée des femmes, mon frère a fini par me céder les deux étages.

– LCDA : L’affluence a-t-elle été importante dès les premiers jours d’ouverture ou ascendante au fil du temps ?

– Amira Tlili : En fait une affluence massive a commencé avant même la date d’ouverture ! Après avoir annoncé en soirée mon intention sur les réseaux sociaux et publié une vidéo de l’espace, le lendemain matin j’avais été assaillie de demandes de l’adresse, de gens curieux et de requêtes de la presse nationale et internationale.

Le café a opéré à sa capacité maximale pendant les mois qui ont précédé le premier confinement. Malheureusement la reprise fut difficile, comme pour le secteur tout entier : la crise sanitaire et économique a créé un climat où les Tunisiens dépensent moins pour les sorties perçues comme un luxe, même si nos prix sont dans la fourchette très abordable par rapport aux quartiers huppés. Depuis la seconde réouverture, le café reste en phase de convalescence et commence à redécoller. J’ai été contente d’apprendre que quelques centaines de mètres plus loin un autre café pour femmes a ouvert ses portes, cela ne me dérange pas d’avoir des concurrents, l’essentiel est que l’idée fasse son chemin.

– LCDA : D’un point de vue légal, rien ne permet de stipuler dans l’autorisation délivrée au café qu’il peut exercer une discrimination genrée. L’établissement exploite-t-il une faille juridique en ce sens, ou opère-t-il sur la base du fait accompli ?

– Amira Tlili : Il est vrai qu’officiellement, le café est censé être mixte. Lorsqu’un client masculin se présente, nous lui proposons volontiers des produits à emporter. Il arrive parfois qu’un client vienne pour s’attabler, mais chaque fois que nous signifions que l’espace est réservé aux femmes, les hommes s’excusent généralement et repartent en étant compréhensifs.

– LCDA : Si le projet est sous-tendu par une philosophie féministe de rébellion contre les mentalités patriarcales des quartiers populaires, qu’en est-il des clientes ? Existe-t-il un dénominateur commun idéologique chez la clientèle ?

– Amira Tlili : Des femmes de tous les bords et de tous les âges sont devenues des fidèles de l’endroit. Je dirais qu’il y a en gros deux tendances : celles qui me confient qu’elles viennent pour pouvoir par exemple fumer tranquillement à l’abri des regards et du harcèlement de rue, et d’autre part des femmes plus conservatrices, qui ne veulent pas de mixité avec les hommes dans les cafés.

Cela peut paraître paradoxal, mais l’essentiel est qu’elles trouvent leur confort. D’autres encore viennent en cachette, leur famille leur interdisant de sortir, même si nous fermons tôt, à 20h00. Lorsque certains, y compris les médias, se fient à mon apparence de femme voilée, ils présument souvent que je milite pour un séparatisme entre les sexes, par conservatisme. Mais ceux qui découvrent la décoration intérieure et me connaissent personnellement savent que ce n’est pas le cas. Il s’agit pour moi d’offrir une commodité pragmatique aux femmes, sans arrière-pensée politique ou sociale.

Source : Seif Soudani – Le Courrier de l’Atlas

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