Pourquoi le Maroc ne peut plus adopter des positions proches de la Palestine ? Le diplomate Safwat Ibraghith y répond

Ambassadeur extraordinaire plénipotentiaire de l’Etat de Palestine au Sénégal, en Guinée-Bissau, en Cap-Vert et en Gambie, avec résidence à Dakar, Dr Safwat Ibraghith a reçu une équipe d’Afrik.com, mardi 17 mai, dans l’après midi. Au cours de l’entretien, le diplomate est largement revenu sur le décès de la journaliste palestinienne de la chaîne Al-Jazeera, Shireen Abu Akleh, dont la mort est imputée aux forces de l’ordre israélienne.

Dans cette seconde et dernière partie de l’entretien, le Docteur en Droit international humanitaire par ailleurs ancien conseiller juridique de l’Etat de Palestine auprès de l’Unesco à Paris, fait un diagnostic de la normalisation des relations entre le Maroc et Israël, sous l’impulsion de l’ancien Président américain, Donald Trump.

Entretien

Quelle lecture faites-vous de la normalisation des relations entre Israël et le Maroc ?

Là, tu veux me piéger ! (Rire). Toute normalisation avec Israël, à mon avis, est un manque de maturité politique. Parce que, à la base, le monde arabe avait proposé un plan de paix. Le pays initiateur de ce plan était l’Arabie Saoudite, par la voix du prince héritier Abdallah, en 2002, au Sommet de Beyrouth. Cette initiative est définitivement adoptée à la fois par l’organisation des pays arabes et l’organisation de la Conférence islamique, l’OCI. Au total, 56 pays musulmans l’ont adoptée. Et le principe était bien simple : échange de territoire contre la paix. Rendez aux Palestiniens, aux Libanais, aux Syriens leurs territoires que vous êtes en train de coloniser contre la paix ! Donc la normalisation viendra, étape par étape, après que ce retrait soit effectué. Après qu’il soit effectif. Malheureusement, il s’est passé des choses, depuis l’époque de Trump (Donald Trump, ancien Président des Etats-Unis), chaque pays, en fonction de son propre agenda, ses propres raisons, ses propres intérêts, a décidé de changer la donne et de rabaisser la valeur de ce plan et «sous-classer» la question palestinienne qui est la question centrale de la Oumah, du monde arabe et de l’Afrique.

Cette question est la seule qui reste liée à la colonisation que nous voulons tous combattre. Malheureusement, certains pays comme le Maroc, pour leurs propres intérêts, ont commencé à se dire : «Finalement, Israël ne va pas rendre les territoires. Jusqu’à quand on va attendre ? Bon, les pauvres Palestiniens n’ont qu’à se débrouiller. Nous, on a besoin d’Israël pour une coopération militaire, ou pour renforcer une reconnaissance de tel coin ou de tel autre coin». Comme l’histoire du Sahara. Le Sahara Occidental. Le Sahara réclamé à la souveraineté marocaine. L’alliance tripartite Israël-USA-Maroc a été l’objet d’un marchandage orchestré par l’Administration Trump. Ils ne peuvent pas le nier. Cela a été un marchandage : «Normalisez avec Israël et on reconnaît le Sahara comme territoire marocain». En même temps, le Maroc, qui avait des craintes vis-à-vis de l’Algérie, une très grande puissance, qui soutient le Front Polisario et le peuple du Sahara à l’autodétermination, à l’indépendance, dans cette guerre fratricide, Israël, par le biais des Américains, se sont infiltrés, tous les deux, dans cette alliance.

Je n’essaie pas de condamner ou de justifier, j’essaie juste d’expliquer, je me mets à leur place. Pour les Marocains, c’est vrai que la Palestine est la cause centrale portée dans leurs cœurs, depuis longtemps, mais le Sahara aussi. Les deux questions constituent les priorités de la politique extérieure marocaine et la politique nationaliste de tous les Marocains. Les Marocains, de tous bords, aimeraient trouver la solution à la question palestinienne, la solution juste, garantissant l’établissement d’un Etat avec Al-Qods comme capitale. Il ne faut pas oublier que le Maroc a été le lieu d’accueil du premier Sommet islamique qui était le déclencheur de cette OCI que nous connaissons aujourd’hui, après 1968, après l’incendie criminel contre la mosquée d’Al-Aqsa. Quelques mois plus tard, ce sommet a vu le jour sur le sol marocain et le Maroc a voulu mettre en place une commission qui s’occupe d’Al-Qods, présidée par sa Majesté depuis. Mais cela me paraît contradictoire aujourd’hui.

Justement, quand on voit que le Maroc a normalisé ses relations avec Israël, alors que le roi est le président du Comité Al-Qods. N’y voyez-vous pas une incompatibilité ?

Lorsque j’ai posé cette question à des amis Marocains, ils m’ont rassuré que cela va être un atout pour la Palestine. Un point d’appui que les Marocains, notamment le roi, en sa qualité de président du Comité Al-Qods, pourrait donc exercer une sorte de pression sur Israël comme puissance d’occupation, pour le pousser à respecter, à se conformer avec le statuquo et respecter l’aspect sacré des lieux saints musulmans et chrétiens. C’est ce qu’on m’a dit.

Et le résultat, dans la réalité des faits ? Nous avons eu récemment échos d’incidents à la mosquée d’Al-Aqsa…

Bien évidemment ! Le résultat concret prouve tout à fait le contraire. C’est-à-dire, ils (les Israéliens) ont gagné la normalisation, ils n’ont pas subi de pression. Cette normalisation était prématurée. Je comprends les intérêts des uns et des autres, mais je ne peux pas les défendre, je ne pas me mettre à leur place, je ne peux les accuser non plus. Mais, tout ce que je dis, logiquement, comment peut-on défendre le droit des Palestiniens et nouer des relations normalisées, normales, sur tous les plans, avec l’occupant de la Palestine ? Comment puis-je comprendre cela, dans les faits ? Comment la normalisation va m’aider moi, victime de cette occupation, à me débarrasser de cette occupation ? Qu’est-ce que tu as fait pour sauver les milliers de Palestiniens qui ont été tabassés à l’intérieur de la mosquée Al-Aqsa, d’une façon humiliante, durant le mois le plus sacré de l’année, le mois sacré de ramadan ? Faisant fi de ce jour de vendredi, alors qu’ils étaient là pour adorer Dieu, pour exercer leur culte ! Qu’est-ce que le Maroc a fait pour protester ? Rien, à part condamner à travers un communiqué. Israël s’en fout.

Israël fait fi de toutes les résolutions le condamnant. Un arsenal de résolutions et de lois qui soutiennent le droit des Palestiniens, qu’est-ce que cela change ? Cela n’a pas libéré un seul centimètre carré de la Palestine. Cela nous a-t-il redonné un seul millimètre de souveraineté à exercer quelque part ? Rien. Donc, ce sont des rapports de force. C’est pour cela que je dis que la normalisation doit être comme une arme. Il fallait que le Maroc dise : «On voudrait faire la paix avec vous, mais à une condition : rendez aux Palestiniens leurs droits». Cela n’a pas été fait. Certains se sont précipités pour leurs intérêts et aller dans un autre sens. Et cela nous a affaiblis. Mais surtout, cela les a décrédibilisés. Aujourd’hui, on le voit, Israël n’a aucune considération vis-à-vis de qui que ce soit. Je ne suis pas là pour diaboliser qui que ce soit ou pour donner des leçons à qui que ce soit, je sais que tous les Marocains portent la question palestinienne dans le cœur, mais nous ne sommes pas d’accord avec ceux qui justifient leur alliance ou leur normalisation avec Israël pour avancer que c’est quelque chose de positif pour la Palestine. Car dans les faits, cela a démontré autre chose. Par exemple, aujourd’hui, la position du Maroc est plus difficile à exprimer, notamment lorsqu’il s’est agi de refuser d’octroyer le statut d’observateur à Israël au sein de l’Union Africaine.

«Quand on jette des fleurs à Israël, en lui souhaitant la bienvenue partout, cela veut dire qu’on demande aux Palestiniens de régler leurs problèmes à part»

Quand on a suivi les déclarations faites par les responsables marocains, dont leurs représentants à Addis-Abeba, ils étaient gênés. Ils ne pouvaient pas s’opposer. Parce que d’habitude, de façon classique, la ligne politique du Maroc fait partie de la ligne politique des pays arabo-islamiques, soutenant, adoptant la position palestinienne. Je ne dirai pas alignés, je ne dis pas non plus partisans, je dis adoptant. Pourquoi on adopte la position palestinienne ? Tout simplement parce qu’on sait qu’il y a toute une logique basée sur un rapport de forces déséquilibré. Qui est-ce qui voudrait d’Israël dans l’Union Africaine ? Israël voudrait diviser l’Union Africaine. Pourquoi il s’intéresse à être membre observateur à l’Union Africaine ? Parce que le bloc des pays membres de l’Union Africaine, avec 55 Etats, vote massivement pour le droit palestinien. C’est le second groupe le plus concentré de l’humanité. Après l’ONU, l’UA est l’organisation qui regroupe le plus grand nombre de pays. Avec l’OCI, il s’agit de la plus grande institution régionale, du point de vue géographique et démographique. C’est important pour Israël de briser ce bloc derrière la question palestinienne. Du point de vue stratégique, c’est ça leur objectif numéro un, parce qu’il y en a d’autres.

Maintenant, le Maroc, qui faisait partie de ce bloc anti-israélien en Afrique, parce que l’Afrique, compte tenu de son histoire, vu le fondement de cette Union Africaine, basé sur l’anticolonialisme, l’anti-Apartheid, les droits de l’Homme, le droit des peuples à l’autodétermination, où nous en sommes aujourd’hui ? Cette charte est bafouée en cas d’adhésion d’Israël ! Heureusement qu’il y a d’autres pays qui se sont opposés. Et que cette histoire d’adhésion a finalement été reportée, grâce à la sage direction du Sénégal. D’une façon un peu soft, on a mis en place une commission de sept pays dont le Sénégal en tant que président, pour rapprocher les différents avis de deux camps : ceux qui sont partisans à Israël et ceux qui sont contre.

Si le Maroc et d’autres pays proches du Maroc étaient dans le bloc anti-Israël ou disons contre l’adhésion d’Israël à l’UA, pour exiger à Israël de rendre aux Palestiniens leurs droits pour prétendre être membre observateur, c’est un moyen de pression. On nous a privé de ce moyen, on nous a affaibli dans la réclamation de nos droits. Quand on jette des fleurs à Israël, en lui souhaitant la bienvenue partout, cela veut dire qu’on demande aux Palestiniens de régler leurs problèmes à part. On n’est plus parents. On ne peut pas être ami aux Palestiniens et ami aux Israéliens dans un contexte pareil, alors que c’est le diktat. Donc pourquoi le Maroc change de politique ? Parce qu’il y a eu la normalisation. Parce qu’aujourd’hui, le Maroc souhaite s’ouvrir à Israël. Donc, en s’ouvrant à Israël, le Maroc ne peut plus adopter des positions proches de la Palestine. En tout cas, dans les faits, c’est ce qui se passe concrètement. Depuis, on a eu plusieurs points de déception.

La question de tout à l’heure revient : une incompatibilité ?

Si tu veux mon avis, oui ! A mon humble avis, logiquement, on ne peut pas être ami à tous. L’ami de tous n’est l’ami de personne. On ne peut pas entretenir de bons rapports avec Israël qui est en guerre contre les frères palestiniens. On ne peut pas et c’est mal vu. D’un autre côté, on ne peut pas apprécier cela. Ce n’est plus comme avant. Mais, on insiste à ce que cette politique soit corrigée un jour. On insiste à ce qu’Israël ne provoque pas de désaccords entre Palestiniens et les frères des Palestiniens. Malgré tout, nous sommes censés ouvrir nos portes, à ne pas condamner qui que ce soit. Parce que nous avons besoin de tous. Nous avons besoin de nos frères marocains, en leur disant que nous ne sommes pas d’accord, mais nous ne sommes pas contre vous. On voit que la politique est en train de faire des déviations non conformes avec vos engagements, en tant que défenseur de Jérusalem, non conforme avec l’rengagement patriotique national de tout le peuple marocain.

«Cela veut dire que tu as blanchi l’occupation de ses crimes. Et tu es passé à autre chose. Cela veut dire que tu as donné feu-vert à ces instruments coloniaux de s’activer, de s’enrichir»

Quand on entend les cris dans les stades de Casablanca, Marrakech et Fès, alors que les deux équipes adverses scandent d’une même voix la justice pour le peuple palestinien, on sait que les Marocains sont de tout cœur avec la Palestine. Seulement, la politique marocaine a marqué une déviation qui n’est pas dans le bon sens pour la Palestine. Surtout le Maroc parce que c’est un grand pays important, que nous reconnaissons. Si c’était un pays moins important, le blâme allait être moindre. Comme on dit en arabe, les blâmes sont à la hauteur de notre amour. On blâme, parce que cela me dérange que les frères marocains agissent en fonction de leurs propres intérêts en normalisant avec Israël, sans pouvoir prendre aujourd’hui la position qu’il faut pour défendre la Palestine. Parce qu’on a clairement vu qu’il y a beaucoup de changements affaiblissant notre position, au sein de l’Afrique et ailleurs. Dans l’espoir que tout cela sera rectifié. Tout cela sera corrigé. Peut-être qu’ils tireront les leçons pour remettre les choses aux normes.

Pensez-vous que n’eut été la normalisation, le Maroc aurait été plus virulent face à la violation de la mosquée d’Al-Aqsa et la mort de Shireen Abu Akleh ?

En tout cas, je sais que la condamnation verbale n’a pas changé des faits. Ce n’est pas cela qui change les faits. Le Maroc, qui dit qu’il veut utiliser ses bons rapports avec Israël, comment va-t-il faire pour empêcher les atrocités contre les mosquées. Je ne parle pas du peuple palestinien, mais de l’histoire de ce petit territoire d’un kilomètre carré, qu’il dirige moralement à travers le Comité Al-Qods, au nom de l’islam, au nom des pays islamiques, au nom de la Oumah. Qu’est-ce que le Maroc a fait ? Est-ce qu’ils ont appelé en urgence pour un sommet visant à condamner l’acte contre la mosquée d’Al-Aqsa ? Est-ce qu’ils ont passé un message sévère à Israël. Non, nous n’avons pas vu le Maroc poser un acte dans ce sens. Nous sommes des musulmans, quoiqu’il arrive, nous sommes des frères, quoiqu’il arrive, mais la fraternité dans le récit prophétique exige une solidarité effective, pas superficielle.

A vous entendre parler, on dirait que vous être tout de même confiant que le Maroc va tenter de voir comment ramener Israël à la raison ?

J’ai confiance en tout humain et en tout croyant. Ils sont nos frères, j’ai confiance que la voie de la raison et la justice va les rappeler à l’ordre très prochainement. Donc je ne peux pas dire que j’attends du Maroc de chercher les bons moyens ou les mauvais moyens, je constate que cette option marocaine de s’allier avec Israël dans leurs intérêts n’a pas et ne peut pas servir la question palestinienne. Je suis convaincu que le Maroc s’est versé dans une politique où le calcul est fait pour assurer les bons rapports des deux côtés. Et, pour ce cas, on ne peut pas avoir de bons rapports avec les deux parties. La Palestine est soumise à Israël, militairement, comment le Maroc va-t-il nous aider ? J’espère qu’il y aura des solutions, mais je ne suis pas sûr qu’il y a une solution. Je ne pense pas qu’il y ait une solution, du tout, à travers le mode soft, car Israël ne connait que le rapport de force. Et le rapport de force peut ne pas être en faisant la guerre, au moins en se montrant plus ferme. Il faut, comme on dit, le bâton et la carotte. On peut ne pas utiliser le bâton, mais de temps en temps, il faut que le bâton soit là.

Et tout ce qu’on veut actuellement, en l’absence de toute force qui contre Israël, au moins laissons le peuple agir, s’exprimer pour le boycott. N’aidons pas les Israéliens à faire venir leurs produits issus de colonies, car ils sont basés de façon illégale et illégitime sur notre territoire. Maintenant, comment le Maroc va empêcher Israël d’exporter ses produits sur son marché. Dans ces produits, beaucoup sont à boycotter. Tous les produits agricoles proviennent de chez nous, comment dans ces conditions les Marocains vont travailler avec les Israéliens sur des échanges commerciaux ? Cela veut dire que tu as blanchi l’occupation de ses crimes. Et tu es passé à autre chose. Cela veut dire que tu as donné feu-vert à ces instruments coloniaux de s’activer, de s’enrichir. Avant, il y avait un blocus, il y avait un marché timidement ouvert. Là, maintenant, tu ouvres ton marché, de façon claire et flagrante. On va coopérer dans le secteur de l’eau, dans le secteur technologique, dans le secteur militaire. Ce n’est pas une normalisation ciblée, c’est une normalisation générale et totale. Ce n’est pas une ambassade qui s’ouvre et un ambassadeur qui s’en va, ils veulent normaliser comme l’Egypte l’avait fait, comme la Jordanie l’avait fait.

Si on prend l’exemple de l’Egypte, elle avait mené plusieurs guerres contre Israël. Et quand ils ont signé un accord de paix, en 1979, après 43 ans, les Egyptiens, à 99,9% n’ont pas normalisé avec Israël. Ça, c’est la réalité du plus grand pays dans le monde arabe. Le plus important militairement, démographiquement et même politiquement, dans l’enjeu régional. Les Egyptiens n’ont finalement pas traité les Israéliens comme des voisins. Même l’armée égyptienne, jusqu’à présent, classe Israël comme une menace, malgré l’accord de paix. Donc on sait que tous ces accords de paix seront vite expérimentés et sont voués à l’échec. On le sait d’avance. Cela ne m’intrigue pas. Cela doit plus pousser les auteurs de cette option à s’interroger. Qu’est-ce que vous allez gagner ? Que peut espérer le Maroc de la normalisation avec Israël ? Que cela va l’aider à gagner la bataille contre le Sahara ? Non, je ne crois pas.

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